SOREL-TRACY — La modernisation de la consigne au Québec continue de provoquer des remous. Cette fois, c’est la construction d’une nouvelle usine de conditionnement du verre à Sorel-Tracy qui suscite la controverse. L’Association québécoise de récupération des contenants de boissons (AQRCB), responsable de Consignaction, dénonce ce vendredi 23 octobre ce qu’elle considère comme une campagne de désinformation menée par certains acteurs de l’industrie. Une nouvelle polémique pour un système dont le déploiement a déjà connu plusieurs ratés, malgré les correctifs apportés depuis.
Annoncée au début du mois d’octobre, la future usine doit permettre de traiter une partie importante du verre récupéré dans le cadre de l’élargissement de la consigne. À compter du 1er mars 2027, les bouteilles de vin et de spiritueux, ainsi que plusieurs autres contenants en verre et en carton, seront intégrés au système. L’AQRCB prévoit devoir gérer environ 125 000 tonnes de verre dès 2027, un volume qui pourrait atteindre 175 000 tonnes annuellement.
Le projet ne fait toutefois pas l’unanimité auprès des entreprises québécoises spécialisées dans le traitement du verre. Certaines craignent que cette nouvelle installation vienne concurrencer des infrastructures déjà existantes et compromettre les investissements réalisés au cours des dernières années. Pour Consignaction, ces critiques occultent les responsabilités environnementales et réglementaires qui lui ont été confiées.
Une industrie du recyclage divisée
Dans son communiqué publié vendredi, l’AQRCB affirme n’avoir aucune intention de fragiliser les entreprises québécoises de conditionnement du verre. Elle soutient avoir entrepris plusieurs démarches depuis le printemps afin de préserver les activités existantes. L’organisme estime plutôt que certaines entreprises cherchent à obtenir une part plus importante du verre qui sera récupéré grâce à la consigne.
Consignaction affirme notamment s’être engagée à maintenir les volumes actuellement confiés à 2M Ressources, une entreprise de Saint-Jean-sur-Richelieu qui conditionne déjà du verre provenant de la consigne. L’organisme indique également avoir proposé des négociations au Groupe Bellemare, de Trois-Rivières, pour préserver ses volumes actuels de verre à recycler. Selon l’AQRCB, cette solution pourrait même nécessiter certaines concessions financières de la part des producteurs.
Le cas du Groupe Vision Environnement est différent. Consignaction souligne que cette entreprise ne dispose actuellement ni des installations de conditionnement ni des autorisations environnementales nécessaires pour exercer ces activités. L’organisme affirme aussi que 2M Ressources demeure la seule entreprise concernée possédant une expérience concrète du conditionnement du verre consigné destiné à la fabrication de nouvelles bouteilles.
« Il est important de comprendre que le débat actuel n’en est pas un de préservation des activités existantes, mais plutôt de la volonté de certaines entreprises de se partager entre elles, l’entièreté du gisement du verre provenant de la consigne et appartenant aux producteurs », a déclaré Normand Bisson, président-directeur général de l’AQRCB.
Des installations déjà existantes
Les arguments des entreprises opposées au projet méritent néanmoins d’être examinés. Le Groupe Bellemare a annoncé, en juillet dernier, avoir démontré sa capacité à conditionner du verre provenant du bac bleu pour qu’il puisse être réutilisé dans la fabrication de nouvelles bouteilles. Cette démonstration a été validée par Owens-Illinois, un important fabricant de contenants de verre.
L’entreprise a également obtenu des autorisations environnementales permettant d’augmenter ses capacités de traitement, notamment grâce à de nouveaux équipements de tri optique. Elle défend donc l’idée que le Québec devrait miser davantage sur les installations déjà présentes sur son territoire. Il faut toutefois distinguer la capacité de traiter du verre provenant de la collecte sélective de celle de prendre en charge les volumes et les exigences du futur système de consigne.
De son côté, Consignaction s’appuie sur une étude réalisée par la firme Deloitte pour justifier sa décision. Selon l’association, cette analyse conclut que les capacités industrielles actuellement disponibles seraient insuffisantes pour respecter les obligations réglementaires des producteurs. Le document n’a cependant pas été rendu public, l’AQRCB invoquant des engagements de confidentialité envers des entreprises ayant participé à l’évaluation. L’organisme affirme examiner la possibilité de divulguer certaines conclusions de cette étude.
Les ratés de la modernisation de la consigne
Cette controverse survient alors que le système de consigne modernisé tente toujours de surmonter les difficultés rencontrées depuis son lancement, en novembre 2023. L’élargissement aux contenants d’aluminium, puis aux bouteilles de plastique en mars 2025, a considérablement augmenté les volumes à récupérer. Le déploiement des nouveaux centres de retour n’a cependant pas toujours suivi le rythme prévu.
Les problèmes ont été suffisamment importants pour entraîner une enquête administrative du ministère de l’Environnement, déclenchée en novembre 2024. Dans son bilan publié le 30 juin 2025, le gouvernement a constaté 22 manquements réglementaires attribuables à l’AQRCB. L’organisme a reçu cinq avis de non-conformité et quatre sanctions administratives pécuniaires totalisant 27 500 $.
Les irrégularités concernaient notamment l’absence de certaines ententes contractuelles avec des détaillants et des établissements de consommation sur place, ainsi que des obligations non respectées dans les territoires éloignés. L’AQRCB avait aussi omis de transmettre au ministère certaines informations exigées par la réglementation. Le gouvernement lui a demandé de présenter un plan correctif accompagné d’un échéancier précis.
La réforme a également dû être revue. En février 2025, Québec a reporté de deux ans l’intégration des contenants de verre et de carton multicouche, initialement prévue pour mars 2025. Le nombre minimal de lieux de retour exigé a aussi été maintenu à 1 200, plutôt que de passer à 1 500, tandis qu’un calendrier progressif a été établi pour les centres exploités directement par Consignaction.
Des files d’attente et des correctifs sur le terrain
Les difficultés ne se sont pas limitées aux premières étapes de la réforme. À Gatineau, durant l’été 2026, l’achalandage du centre Consignaction+ de la rue Jean-Proulx a largement dépassé sa capacité opérationnelle. Les files d’attente ont obligé l’organisme à prolonger les heures d’ouverture et à affecter davantage de personnel sur place.
En août, Consignaction a annoncé avoir obtenu les autorisations nécessaires pour ouvrir quatre autres lieux de retour à Gatineau, en plus de trois établissements supplémentaires envisagés. L’organisme a aussi annoncé de nouvelles mesures de contrôle pour prévenir le remboursement de contenants achetés en Ontario sans consigne payée au Québec. Ces mesures visent à réduire la pression sur les installations et à mieux répartir les volumes.
D’autres ajustements ont concerné la conformité des installations. En septembre, Consignaction a reconnu que la Régie du bâtiment du Québec et la CNESST avaient formulé des demandes de correctifs dans certains établissements. L’organisme soutient que les ajustements exigés ont été effectués dans les délais prescrits et qu’aucune fermeture n’a été nécessaire.
Des résultats malgré les difficultés
Malgré ces problèmes, la consigne modernisée semble progressivement gagner du terrain. Selon les chiffres communiqués par l’AQRCB en septembre, le taux de récupération a atteint 81 % durant les six premiers mois de 2026. L’organisme estime également que ses installations modernisées accueillent plus de deux millions de visites mensuellement.
Au 1er septembre, Consignaction faisait état de plus de 300 lieux de retour modernisés, comprenant plus de 170 centres Consignaction et Consignaction+ ainsi que 130 zones aménagées chez des détaillants. L’association rapportait également un taux de satisfaction de 90 % parmi les utilisateurs de ses installations modernisées. Ces données sont encourageantes, même si elles ne font pas disparaître les difficultés opérationnelles et financières.
L’objectif fixé pour le système québécois demeure ambitieux : récupérer 90 % des contenants de boissons d’ici 2032. Pour y parvenir, il faudra non seulement améliorer l’accessibilité des lieux de retour, mais également disposer des infrastructures nécessaires pour traiter les matières récupérées. C’est précisément sur ce dernier point que porte aujourd’hui le conflit autour de la future usine.
Un système qui coûte de plus en plus cher
Les finances constituent un autre défi important. Dans un communiqué publié le 21 octobre, Consignaction estime que les coûts de fonctionnement du système atteindront 308 millions de dollars en 2026, avant de grimper à 450 millions en 2027. Cette augmentation s’explique notamment par le déploiement des installations et l’ajout de nouvelles catégories de contenants.
Le financement repose sur trois sources principales : les consignes non réclamées, la vente des matières récupérées et les contributions des producteurs de boissons. Paradoxalement, plus les consommateurs rapportent leurs contenants, moins les consignes non réclamées génèrent de revenus. Les coûts de transport, de tri et de traitement augmentent également avec les volumes récupérés.
L’AQRCB précise que la nouvelle usine sera financée par les producteurs, sans subvention gouvernementale. Une contribution supplémentaire d’un cent par contenant de verre à remplissage unique doit notamment servir au financement du projet. Si les producteurs peuvent absorber ces dépenses, ils peuvent aussi décider de les répercuter sur le prix de leurs produits, ce qui soulève des questions sur le coût réel de la réforme pour les consommateurs.
Un débat qui dépasse les intérêts commerciaux
Pour l’AQRCB, la future usine de Sorel-Tracy représente un investissement essentiel pour assurer l’avenir du recyclage du verre au Québec. L’installation doit notamment utiliser des technologies de tri permettant de séparer le verre selon sa couleur et d’éliminer les contaminants, afin de faciliter sa transformation en nouvelles bouteilles. L’entreprise québécoise Machinex participera à l’intégration des équipements industriels.
Reste une question fondamentale : faut-il construire de nouvelles infrastructures pour atteindre les objectifs environnementaux ou privilégier davantage les installations existantes ? Les entreprises concernées défendent des positions différentes, chacune présentant ses propres arguments industriels et financiers. La publication d’informations supplémentaires sur les capacités de traitement évaluées par Deloitte pourrait contribuer à éclairer ce débat.
Une chose demeure certaine : la modernisation de la consigne représente un chantier considérable pour le Québec. Ses difficultés passées montrent l’importance d’une planification rigoureuse, d’une meilleure transparence et d’une collaboration entre les acteurs du recyclage. Au-delà des accusations de désinformation et des intérêts commerciaux, c’est la capacité du Québec à récupérer et à recycler efficacement ses contenants qui devrait demeurer au centre des préoccupations.
Sources :
- AQRCB/Consignaction — Usine de conditionnement : un enjeu environnemental qui ne doit pas devenir une campagne de désinformation, 23 octobre 2026
- Consignaction — Projet d’usine de conditionnement du verre à Sorel-Tracy, 7 octobre 2026
- Gouvernement du Québec — Bilan de l’enquête administrative visant l’AQRCB, 30 juin 2025
- Ministère de l’Environnement — Modernisation de la consigne et modifications réglementaires
- Consignaction — Mesures correctives pour réduire l’achalandage à Gatineau, 10 août 2026
- Consignaction — Bilan du déploiement du réseau, 1er septembre 2026
- Consignaction — Financement et contributions des producteurs, 21 octobre 2026
- Groupe Bellemare — Démonstration de recyclage du verre destiné à la refonte, 13 juillet 2026

