Sherbrooke : le droit s’ouvre aux humanités

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SHERBROOKE — La Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke poursuit la diversification de son offre de formation avec la création d’un nouveau cheminement universitaire intitulé Culture et humanités juridiques. Fruit de cinq années de travail des professeurs Maxime St-Hilaire et Alexandra Popovici, ce programme propose une approche du droit qui dépasse les seuls aspects techniques et professionnels de la discipline. Les étudiants pourront notamment approfondir leurs connaissances en histoire, en philosophie, en littérature et même en langues anciennes, tout en obtenant trois diplômes en quatre ans.

C’est le professeur Maxime St-Hilaire qui a annoncé la nouvelle sur les réseaux sociaux, présentant cette réalisation comme un « moment historique de l’enseignement du droit à l’Université de Sherbrooke voire au-delà ». Ce nouveau cheminement s’inscrit dans la volonté de la Faculté de multiplier les possibilités de formation et de favoriser les collaborations entre différentes disciplines universitaires. Il s’ajoute à une offre qui s’est considérablement diversifiée depuis la fondation de l’établissement en 1954.

Trois diplômes en quatre ans

Offert au campus principal de l’Université de Sherbrooke, le nouveau cheminement permettra aux étudiants d’obtenir un baccalauréat en droit (LL. B.), un diplôme d’études supérieures spécialisées en common law et droit transnational (Juris Doctor), ainsi qu’un certificat en culture et humanités juridiques. Ce dernier pourra comprendre une concentration en histoire, en philosophie, en études classiques ou en études autochtones. L’ensemble de cette formation sera réparti sur quatre années universitaires.

L’une des particularités du cheminement sera son enseignement plurilingue, qui comprendra le français et l’anglais, mais également une initiation au grec ancien philosophique, au latin juridique classique et à la langue abénakise. Cette approche vise notamment à permettre aux étudiants de mieux comprendre l’origine des concepts juridiques et leur évolution à travers les siècles. Elle accorde aussi une place aux traditions intellectuelles et culturelles qui ont contribué à façonner les différents systèmes de droit.

La formation sera également bijuridique, puisqu’elle réunira le droit civil, principalement pratiqué au Québec, et la common law, qui constitue le fondement juridique des autres provinces canadiennes ainsi que de nombreux pays anglophones. Cette double formation pourra représenter un avantage pour les personnes souhaitant poursuivre une carrière juridique à l’extérieur du Québec. Selon l’Université, le cheminement offre notamment des perspectives vers les professions juridiques au Québec, ailleurs au Canada et dans l’État de New York, sous réserve des exigences d’admission propres aux différents ordres professionnels.

Une place importante pour la culture générale

Contrairement à un parcours exclusivement axé sur la maîtrise des lois, des règlements et de la jurisprudence, le nouveau programme accordera une place importante à la réflexion intellectuelle. Les étudiants seront invités à fréquenter les grandes œuvres juridiques, philosophiques et littéraires afin de mieux comprendre les fondements historiques et moraux du droit. L’objectif sera notamment de développer leur capacité d’analyse, leur esprit critique, leur argumentation et leur aptitude à résoudre des problèmes juridiques complexes.

Le programme prévoit également des séminaires consacrés aux grandes œuvres, des travaux de synthèse et la réalisation d’un projet final. Les étudiants devront tenir un portfolio de réflexion pendant trois ans, avec l’accompagnement d’un professeur mentor, afin de suivre leur propre développement intellectuel. L’Université mise par ailleurs sur de petites cohortes et un encadrement personnalisé pour favoriser la réussite des participants.

Maxime St-Hilaire, spécialiste du droit constitutionnel

Le professeur Maxime St-Hilaire n’est pas un nouveau venu dans le milieu universitaire. Professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke depuis 2010, il est notamment spécialisé en droit constitutionnel et en philosophie du droit. Titulaire d’un doctorat en droit de l’Université Laval, il possède également un certificat en études anciennes, un parcours qui rejoint directement l’approche intellectuelle privilégiée par le nouveau cheminement.

Ses recherches portent notamment sur les droits fondamentaux, le fédéralisme, le droit constitutionnel comparé, le droit électoral et parlementaire ainsi que les droits des peuples autochtones. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La lutte pour la pleine reconnaissance des droits ancestraux, publié en 2015, et Les positivismes juridiques au XXe siècle, paru en 2020. Ce dernier ouvrage lui a valu le Prix de la recherche et de la création de l’Université de Sherbrooke en sciences humaines et sociales en 2021.

Son parcours dépasse également les frontières canadiennes. Maxime St-Hilaire a notamment été professeur ou chercheur invité à Sciences Po Paris, au Centre Marc Bloch de Berlin et au Norwegian Centre for Human Rights, en Norvège. Il a également travaillé comme auxiliaire juridique auprès de la juge Marie Deschamps à la Cour suprême du Canada et occupe la fonction de directeur pour le Canada français de la Runnymede Society, une organisation consacrée notamment à la primauté du droit et au constitutionnalisme.

Alexandra Popovici, une spécialiste du droit comparé

Sa collègue Alexandra Popovici possède elle aussi un parcours universitaire diversifié. Professeure titulaire à l’Université de Sherbrooke et directrice des programmes de common law et droit transnational, elle se spécialise notamment en droit privé, en droit comparé, en épistémologie juridique et dans les relations entre les langues et le droit. Diplômée de l’Université McGill en droit civil et en common law, elle détient également une maîtrise et un doctorat en droit de l’Université Laval.

Ses recherches visent notamment à remettre en question certains concepts traditionnels du droit privé et à examiner leur évolution historique et sociale. Elle s’intéresse particulièrement aux relations entre les systèmes juridiques, à la manière dont les notions juridiques sont construites et aux différentes façons de les interpréter. Elle participe également aux travaux du Groupe de recherche sur les humanités juridiques, un domaine de recherche étroitement associé à la philosophie du nouveau programme.

En mars 2024, Alexandra Popovici a notamment présenté ses travaux au Collège de France et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses conférences portaient entre autres sur les concepts du droit privé québécois et sur la fonction sociale de certaines notions juridiques. Elle participe également à plusieurs projets de recherche financés par des organismes québécois, canadiens et internationaux.

Le projet de cheminement en culture et humanités juridiques avait d’ailleurs obtenu un financement de 10 000 $ en 2023 dans le cadre du Fonds d’appui à la planification stratégique de la Faculté de droit. Alexandra Popovici en était la chercheuse principale, en collaboration avec Maxime St-Hilaire. Cette aide avait permis de soutenir les travaux préparatoires à la création du nouveau parcours.

Une Faculté de droit qui a beaucoup évolué

La création de ce cheminement représente une nouvelle étape dans l’histoire de la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke, qui a ouvert ses portes en 1954, en même temps que l’Université elle-même. À ses débuts, elle ne comptait que 18 étudiants, et les cours étaient donnés bénévolement par des avocats, des notaires et des juges de la région dans les locaux du Palais de justice de Sherbrooke. Ce n’est qu’en 1961 qu’elle a engagé ses premiers professeurs de carrière, avant de s’installer dans son pavillon actuel en 1971.

Au fil des décennies, la Faculté a progressivement élargi ses champs d’expertise. Elle a notamment créé une maîtrise en droit et politiques de la santé en 1982, puis un diplôme de deuxième cycle en prévention et règlement des différends en 1999. Au début des années 2000, elle a également développé des formations combinant le droit aux sciences de la vie, à l’administration des affaires et à la common law.

L’année 2005 a marqué une autre étape avec l’instauration du régime coopératif au baccalauréat en droit, permettant aux étudiants d’alterner leurs études et des stages rémunérés en milieu professionnel. Cette approche, centrée sur l’expérience pratique, demeure l’une des caractéristiques de l’enseignement offert à Sherbrooke. Le nouveau cheminement en humanités juridiques vient désormais compléter cette orientation par une formation davantage axée sur la culture générale et les fondements intellectuels du droit.

Aujourd’hui, la Faculté propose six cheminements au baccalauréat, allant du parcours général jusqu’aux formations combinées en droit et en administration des affaires ou en sciences de la vie. Elle offre également plusieurs programmes de deuxième et de troisième cycles dans des domaines spécialisés. Cette diversification permet à Sherbrooke de former aussi bien des juristes destinés à la pratique professionnelle que des spécialistes intéressés par la recherche, les politiques publiques et les questions internationales.

Une croissance qui amène de nouveaux défis

Cette évolution s’accompagne toutefois de certains défis pour l’établissement. Dans une publication consacrée à sa planification stratégique en 2025, la Faculté reconnaissait avoir connu une croissance soutenue au cours des dernières années, alors que ses ressources demeuraient limitées. L’institution souhaitait ainsi mieux définir ses priorités afin de poursuivre son développement tout en maintenant la qualité de l’enseignement et de la recherche.

La Faculté a également multiplié les initiatives destinées à accompagner les étudiants durant leur parcours. Depuis l’automne 2024, elle développe notamment une série de cours intitulée Devenir juriste, visant à faciliter l’acquisition progressive des compétences nécessaires à la profession. Cette formation s’ajoute à différents programmes de mentorat, aux activités pratiques et aux cliniques juridiques déjà accessibles à la communauté étudiante.

Avec la création du cheminement Culture et humanités juridiques, l’Université de Sherbrooke fait donc le pari qu’un bon juriste ne doit pas seulement connaître les lois, mais également comprendre les sociétés, les cultures et les traditions intellectuelles qui les ont façonnées. Après plus de 70 années d’existence, la Faculté poursuit ainsi sa transformation en élargissant une fois de plus les frontières de l’enseignement du droit. Pour Maxime St-Hilaire et Alexandra Popovici, cette annonce marque l’aboutissement de cinq années de travail consacrées à une conception plus humaniste de la formation juridique.

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