OTTAWA – Le 1er août rappelle l’entrée en vigueur, en 1834, de la loi ayant aboli l’esclavage dans la majeure partie de l’Empire britannique. Une date qui oblige aussi le Canada à regarder une partie longtemps occultée de sa propre histoire.
Le premier ministre Mark Carney a souligné, ce samedi 1er août, le Jour de l’émancipation, en rappelant que l’esclavage ne constitue pas uniquement un chapitre de l’histoire américaine ou caribéenne.
« L’esclavage existait ici – en Nouvelle-France, dans les Maritimes, dans les foyers des personnes influentes », a-t-il déclaré.
La date du 1er août correspond à l’entrée en vigueur, en 1834, de la Slavery Abolition Act, adoptée l’année précédente par le Parlement britannique. Cette loi a mis fin à l’esclavage dans la majeure partie de l’Empire britannique, dont faisaient partie les colonies qui formeraient éventuellement le Canada.
Une histoire canadienne souvent oubliée
L’esclavage a pourtant existé pendant plus de deux siècles sur le territoire aujourd’hui appelé Canada.
Olivier Le Jeune, arrivé à Québec en 1629, est considéré comme le premier esclave noir connu de l’histoire de la Nouvelle-France et comme le premier Noir établi de manière permanente dans la vallée du Saint-Laurent. Il était encore enfant lorsqu’il a été amené dans la colonie.
Selon Parcs Canada, plus de 4 000 personnes d’ascendance africaine ont été réduites en esclavage entre environ 1629 et 1834 dans les colonies françaises et britanniques qui sont devenues le Québec, l’Ontario, la Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard et le Nouveau-Brunswick.
Ces personnes étaient considérées comme des biens pouvant être achetés, vendus ou transmis. Elles étaient employées comme domestiques, ouvriers agricoles, artisans ou travailleurs dans les commerces et les résidences de leurs propriétaires. Elles étaient également exposées à des violences physiques, sexuelles et psychologiques.
En 1689, le roi Louis XIV a officiellement autorisé la participation de la Nouvelle-France à la traite atlantique des esclaves. L’esclavage n’était donc pas qu’une pratique tolérée dans l’ombre : il s’inscrivait dans le fonctionnement économique et social de la colonie.
Résister, fuir et contester
Les personnes réduites en esclavage ne sont toutefois pas demeurées passives devant leur sort.
Certaines ont pris la fuite, saboté leur travail ou tenté de rejoindre des communautés libres. D’autres ont contesté leur asservissement devant les tribunaux. Ces démarches judiciaires ont notamment contribué au déclin progressif de l’esclavage dans le Bas-Canada à partir de la fin du XVIIIe siècle.
Dans le Haut-Canada, l’agression subie par Chloe Cooley a provoqué une importante réaction politique. En 1793, cette femme réduite en esclavage a été attachée, transportée de force et vendue à un propriétaire de l’État de New York.
Le témoignage de Peter Martin, un ancien esclave et vétéran noir, a contribué à l’adoption d’une loi limitant l’esclavage dans le Haut-Canada. Cette loi interdisait l’importation de nouvelles personnes réduites en esclavage, mais elle n’accordait pas la liberté à celles qui se trouvaient déjà dans la colonie.
L’abolition de 1834
Il faut distinguer l’abolition de la traite des esclaves, adoptée par le Parlement britannique en 1807, de l’abolition de l’esclavage lui-même.
La loi de 1807 interdisait le commerce britannique de personnes réduites en esclavage, sans libérer celles qui étaient déjà détenues. Il faudra attendre la loi de 1833, entrée en vigueur le 1er août 1834, pour que l’esclavage devienne illégal dans la majeure partie de l’Empire britannique.
Dans l’Amérique du Nord britannique, l’émancipation a été immédiate. Dans plusieurs colonies des Caraïbes, les personnes libérées ont cependant été contraintes de continuer à travailler pour leurs anciens propriétaires dans le cadre d’un système dit « d’apprentissage ». Ce système n’a complètement disparu qu’en 1838.
La loi prévoyait également une compensation de 20 millions de livres sterling destinée aux propriétaires d’esclaves. Les personnes ayant subi l’esclavage, elles, n’ont reçu aucune indemnisation pour leur travail forcé, les violences subies ou la séparation de leurs familles.
La liberté sans l’égalité
L’abolition légale de l’esclavage n’a pas fait disparaître le racisme ni la ségrégation.
En Ontario, une modification apportée à la loi scolaire en 1850 permettait notamment la création d’écoles séparées pour les enfants noirs. Des systèmes scolaires ségrégués ont également existé dans d’autres provinces, dont la Nouvelle-Écosse.
L’histoire d’Africville demeure l’un des exemples les plus connus de cette discrimination institutionnelle.
Cette communauté noire établie près d’Halifax a longtemps été privée de plusieurs services municipaux adéquats. Entre 1964 et 1969, ses résidents ont été déplacés et leurs maisons ont été démolies. L’église communautaire a elle aussi été détruite par les employés municipaux. La dernière maison d’Africville a été démolie en janvier 1970.
« Lorsque l’esclavage a pris fin, la ségrégation a perduré. Africville a été rasée », a rappelé Mark Carney dans sa déclaration.
Des célébrations vieilles de près de deux siècles
Les premières célébrations du Jour de l’émancipation au Canada ne sont pas apparues récemment.
Dès le 1er août 1834, des personnes d’ascendance africaine se sont réunies dans le Haut et le Bas-Canada pour souligner la fin de l’esclavage. Des célébrations ont ensuite été organisées en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick à partir de 1846, puis en Colombie-Britannique à compter de 1858.
Ces rassemblements prenaient la forme de défilés, de discours, de cérémonies religieuses, de spectacles, d’activités sportives et de collectes de fonds. Ils permettaient à la fois de célébrer la liberté, d’honorer les personnes ayant vécu l’esclavage et de dénoncer les discriminations qui persistaient.
Le 24 mars 2021, la Chambre des communes a voté unanimement en faveur de la désignation officielle du 1er août comme Jour de l’émancipation au Canada. Cette reconnaissance nationale est ainsi venue près de 187 ans après les premières célébrations organisées par les communautés noires elles-mêmes.
Des barrières progressivement renversées
Malgré les obstacles, plusieurs Canadiens noirs ont marqué l’histoire politique du pays.
Élu en 1968, Lincoln Alexander est devenu le premier Canadien noir à siéger à la Chambre des communes. Il a ensuite été le premier à entrer au Cabinet fédéral, puis à occuper la fonction de lieutenant-gouverneur de l’Ontario.
En 2005, Michaëlle Jean est devenue la première personne noire à exercer les fonctions de gouverneure générale du Canada. Elle a elle-même reconnu que son accession à cette fonction avait été rendue possible par les luttes menées par les générations précédentes.
Pour Mark Carney, ces avancées ne se sont pas produites naturellement.
« Ces portes ne se sont pas ouvertes par hasard, mais grâce à la détermination de personnes qui voulaient que ce pays soit à la hauteur de ce qu’il prétendait être », a affirmé le premier ministre.
Le Jour de l’émancipation sert donc autant à célébrer une conquête historique qu’à rappeler que la fin d’une loi injuste ne signifie pas nécessairement la disparition immédiate de ses conséquences.
Sources publiques consultées
Cet article s’appuie sur la déclaration du premier ministre du Canada publiée le 1er août 2026, les dossiers historiques de Parcs Canada et de Patrimoine canadien consacrés à l’esclavage et au Jour de l’émancipation, les archives de la Chambre des communes, du gouvernement du Québec, de la Ville d’Halifax et des Archives publiques de l’Ontario, ainsi que sur les documents du Parlement britannique et des Archives nationales du Royaume-Uni.

