MONTRÉAL — À l’occasion de l’assermentation des nouveaux députés de l’Assemblée nationale, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJB) lance un appel à l’ensemble des formations politiques afin qu’elles poursuivent les efforts visant à éliminer les symboles monarchiques des institutions québécoises. L’organisme nationaliste invite les élus à ne prêter serment qu’au peuple du Québec, tout en réclamant l’abolition du poste de lieutenant-gouverneur, qu’il considère comme une institution dépassée, héritée du régime colonial britannique.
Dans un communiqué publié le 15 octobre, la SSJB soutient que la monarchie n’a plus sa place dans une société moderne et démocratique. Elle estime que les représentants élus par la population québécoise ne devraient pas avoir à manifester leur allégeance à un souverain héréditaire pour exercer leurs fonctions. L’organisation souhaite ainsi profiter de l’arrivée d’une nouvelle législature pour relancer un débat qui dépasse la simple question des cérémonies protocolaires.
Un serment au peuple québécois depuis 2022
La question du serment d’allégeance à la monarchie avait provoqué une importante controverse à la suite des élections provinciales de 2022. Les trois députés du Parti québécois avaient alors refusé de prêter serment au roi Charles III, estimant que leur seule allégeance devait aller au peuple québécois. Cette décision leur avait temporairement interdit l’accès au Salon bleu, conformément aux règles parlementaires alors en vigueur.
Le 9 décembre 2022, l’Assemblée nationale adoptait finalement le projet de loi 4, présenté par le gouvernement de François Legault, qui mettait fin à l’obligation de prêter serment au monarque pour siéger. Depuis cette réforme, les députés doivent uniquement prononcer le serment prévu par la Loi sur l’Assemblée nationale, dans lequel ils s’engagent à être loyaux envers le peuple du Québec et à exercer leurs fonctions avec honnêteté et justice. Le Québec avait ainsi franchi une étape importante dans l’affirmation de son autonomie institutionnelle, sans toutefois rompre ses liens constitutionnels avec la Couronne.
Pour la SSJB, cette victoire constitue un précédent qui devrait encourager les élus à poursuivre le travail. L’organisme rappelle que plusieurs parlementaires et groupes de la société civile avaient contribué à faire évoluer les règles entourant l’assermentation. Il souhaite maintenant que les nouveaux députés, peu importe leur appartenance politique, témoignent de leur attachement à cette réforme en prêtant uniquement serment à la population québécoise, comme la loi le permet désormais.
Le poste de lieutenant-gouverneur dans la mire
Après la réforme du serment, la Société Saint-Jean-Baptiste souhaite s’attaquer à ce qu’elle considère comme une autre survivance de la domination britannique : le poste de lieutenant-gouverneur. Cette fonction existe dans chacune des dix provinces canadiennes et consiste à représenter le souverain dans les institutions provinciales. Au Québec, le lieutenant-gouverneur participe notamment à l’ouverture des sessions parlementaires, sanctionne les projets de loi adoptés par l’Assemblée nationale et signe certains décrets gouvernementaux.
Même si ses fonctions sont largement exercées selon les avis du gouvernement élu, le lieutenant-gouverneur occupe toujours une place officielle dans le fonctionnement de l’État québécois. La SSJB juge cette institution incompatible avec les aspirations démocratiques et nationales du Québec. Elle considère notamment qu’un représentant du monarque britannique ne devrait plus intervenir, même de manière essentiellement protocolaire, dans le processus législatif québécois.
La présidente de la SSJB, Marie-Anne Alepin, a vivement dénoncé le maintien de ces institutions monarchiques. « Nous refusons d’être “sujets” de “Sa Majesté”, un monarque de droit divin », a-t-elle déclaré, affirmant vouloir une société dans laquelle tous sont égaux en droits. Selon elle, le serment au roi, le poste de lieutenant-gouverneur et celui de gouverneur général constituent les vestiges d’un régime colonial dont le Québec devrait maintenant chercher à s’affranchir.
Une monarchie qui suscite peu d’attachement
Pour appuyer ses revendications, la SSJB rappelle les résultats d’un sondage Léger/Québecor publié en mai 2025, qui témoignait d’un important désintérêt des Québécois pour la monarchie britannique. Selon cette enquête, 87 % des répondants québécois déclaraient n’éprouver aucun attachement personnel envers cette institution, contre seulement 7 % qui affirmaient y être attachés. Le sondage avait été réalisé du 16 au 18 mai 2025 auprès de 1 011 adultes québécois.
Ces résultats illustrent la faible popularité de la monarchie dans la province, même si l’absence d’attachement ne signifie pas nécessairement que tous les répondants souhaitent son abolition. Pour la SSJB, ils démontrent néanmoins que les institutions monarchiques ne correspondent plus à l’identité politique et culturelle d’une grande partie de la population québécoise. L’organisme estime que les élus devraient tenir compte de cette réalité lorsqu’ils réfléchissent à l’avenir des institutions nationales.
La couronne retirée des armoiries du Québec
La volonté de réduire la présence des symboles monarchiques s’est également manifestée en janvier 2026, lorsque le gouvernement du Québec a annoncé le retrait de la couronne britannique des armoiries officielles de la province. Cette modification, officialisée le 23 janvier, visait à éliminer une référence monarchique jugée incompatible avec l’évolution de l’identité nationale québécoise. La couronne figurait au sommet des armoiries depuis leur modification par le gouvernement d’Adélard Godbout en 1939.
Les autres éléments historiques des armoiries ont cependant été conservés, notamment les fleurs de lys, le léopard représentant le régime britannique et les feuilles d’érable rappelant la période canadienne. La décision n’a donc pas effacé les références historiques à la présence britannique, mais a retiré le symbole directement associé à l’autorité de la Couronne. Pour la SSJB, ce changement constitue une autre étape dans le mouvement visant à moderniser les institutions et les symboles québécois.
Le gouvernement avait également proposé, dans son projet de loi constitutionnelle présenté en 2025, de remplacer l’appellation de lieutenant-gouverneur par celle d’« officier du Québec ». Cette proposition visait notamment à atténuer les références monarchiques dans les institutions provinciales, sans nécessairement supprimer les fonctions constitutionnelles associées au poste. La revendication de la SSJB va donc plus loin qu’un simple changement de titre.
Une abolition qui se heurte à la Constitution canadienne
Malgré cette volonté de changement, l’abolition complète du poste de lieutenant-gouverneur représenterait un défi constitutionnel considérable. L’article 41 de la Loi constitutionnelle de 1982 prévoit que toute modification touchant la charge de lieutenant-gouverneur exige le consentement du Sénat, de la Chambre des communes et des assemblées législatives des dix provinces canadiennes. Le Québec ne pourrait donc pas, dans le cadre constitutionnel canadien actuel, supprimer unilatéralement cette fonction par une simple loi provinciale.
Cette distinction explique pourquoi le retrait des symboles monarchiques et l’abolition des institutions liées à la Couronne constituent deux démarches très différentes. Si Québec dispose d’une certaine latitude pour modifier ses emblèmes, ses cérémonies et plusieurs aspects de son fonctionnement parlementaire, la suppression de la charge de lieutenant-gouverneur soulève des questions qui concernent l’ensemble de la fédération canadienne. La SSJB réclame ainsi une transformation dont la portée juridique dépasse largement les compétences habituelles de l’Assemblée nationale.
Un combat qui remonte à plusieurs générations
Fondée en 1834, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal milite depuis longtemps pour la défense de l’identité nationale québécoise et la reconnaissance des droits politiques du peuple québécois. Son opposition à la monarchie britannique s’inscrit dans cette tradition, particulièrement marquée par les revendications d’autonomie et d’émancipation nationale. L’organisme considère que le maintien des institutions monarchiques témoigne de l’inachèvement de cette évolution politique.
Au cours des dernières années, la SSJB a notamment lancé une pétition réclamant l’abolition de la monarchie, organisé des cérémonies publiques d’abjuration du roi et participé à la création de la Coalition pour l’abolition de la monarchie (COPAM). Avec le Collectif Mon serment, elle avait également organisé des cérémonies d’assermentation libre, notamment devant l’Assemblée nationale à Québec et à Montréal. Ces initiatives visaient à permettre aux citoyens et aux représentants politiques d’exprimer symboliquement leur refus de l’allégeance monarchique.
La SSJB insiste également sur le principe de la laïcité de l’État, estimant que les représentants d’une société démocratique ne devraient pas être liés à une monarchie héréditaire historiquement associée à une légitimité religieuse. Elle souhaite que le Québec puisse définir ses institutions en fonction de ses propres valeurs et de son évolution nationale. Selon l’organisation, le maintien de certains héritages constitutionnels britanniques ne devrait pas être considéré comme une fatalité.
Avec l’arrivée d’une nouvelle législature, la Société Saint-Jean-Baptiste espère maintenant voir les différentes formations politiques poursuivre les réformes entreprises depuis 2022. Si la prestation du serment au peuple québécois est désormais acquise, la question du lieutenant-gouverneur demeure entière. Entre la volonté politique d’affirmer l’autonomie du Québec et les contraintes imposées par la Constitution canadienne, le débat sur l’avenir de la monarchie est donc loin d’être terminé.
Sources :
- Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal — Communiqué officiel du 15 octobre 2026
- Assemblée nationale du Québec — La fonction de député et les règles d’assermentation
- Assemblée nationale du Québec — Projet de loi 4, adopté le 9 décembre 2022
- Assemblée nationale du Québec — Le fonctionnement des institutions parlementaires
- Gouvernement du Québec — Retrait de la couronne des armoiries officielles, 23 janvier 2026
- Léger — Sondage Léger/Québecor sur la monarchie et la visite du roi Charles III, mai 2025
- Ministère de la Justice du Canada — Lois constitutionnelles de 1867 à 1982, article 41


