SHERBROOKE — La société québécoise est l’une des plus laïques au monde. Bien souvent, on confond anticléricalisme, hostilité à la religion et laïcité. Pourtant, cela n’empêche pas certaines personnes de manifester ouvertement, dans la rue, pour leur foi. Octobre est le mois pour la vie de Campagne Québec-Vie, qui milite contre l’avortement.
Les méthodes sont controversées : montrer des enfants avortés dans ce qu’il y a de plus graphique, distribuer des dépliants aux images assez explicites. Mais ce sont sûrement ces vigiles qui font le plus jaser sur les réseaux sociaux. Des militants de gauche radicale s’organisent même pour protester contre un homme seul, qui tient une vigile avec sa pancarte.
Une guerre culturelle importée des États-Unis
Au Canada, contrairement à une croyance répandue, l’avortement n’est pas réglementé. Il est simplement décriminalisé. En théorie, il serait possible pour une femme d’avorter quelques jours avant la date prévue de son accouchement. En France, en Israël et dans bien d’autres pays, l’avortement est restreint au début de la grossesse ou doit être justifié devant une équipe médicale.
Ne parlons pas ici des pays où l’avortement est légalement considéré comme un meurtre ou est illégal. C’est le cas aux États-Unis, dans certains États, en raison de l’arrêt Roe v. Wade, qui privilégie la souveraineté des différents États afin qu’ils légifèrent comme bon leur semble sur la question, sans que l’État fédéral autorise ou interdise l’avortement à l’échelle nationale.
Au Québec, des groupes féministes regardent avec une grande inquiétude ce qui se passe aux États-Unis. On pourrait même dire que les enjeux sociaux liés aux femmes sont encore plus explosifs politiquement que des sujets comme l’immigration ou l’indépendance. Il serait hautement improbable qu’un candidat — ne parlons pas ici d’un chef de parti — qui s’opposerait publiquement à l’avortement soit élu.
Octobre : le mois pour la vie ?
Campagne Québec-Vie organise chaque année une vigile d’un mois, où des militants se pointent avec des pancartes pour défendre toutes « les vies à naître ». Sous le gouvernement de Philippe Couillard, il a été décidé d’interdire les manifestations politiques ou religieuses aux abords des cliniques où se pratiquent les avortements. Cela n’interdit pas aux militants de tenir leur vigile à proximité, en bas de la côte sur Belvédère, par exemple, ou au coin de King Ouest et de Jacques-Cartier.
C’est presque comme les couleurs d’automne : on sait qu’en octobre, il y aura un militant pro-vie avec ses pancartes. Ainsi que des contre-manifestants avec les leurs. Un vrai dialogue de sourds.
L’avortement : l’enjeu politique le plus explosif de tous
Au Québec, il est dit dans presque tous les partis que les candidats pro-vie ne pourraient pas se présenter pour devenir députés. C’est également une règle interne au Parti libéral du Canada. Éric Duhaime, quant à lui, est pour la liberté de conscience et ne souhaite pas nécessairement interdire ces opinions à titre individuel.
Cependant, les conservateurs québécois demeurent assez modérés sur les enjeux sociaux, entre autres l’avortement. Nous sommes ici très loin des tendances les plus à droite du camp MAGA aux États-Unis. Personne ne compte rouvrir à terme la question de l’avortement. Cela serait politiquement suicidaire.
Il est fort probable que, si nous faisions une étude sur les plus grands tabous en politique et les enjeux les plus émotifs, l’avortement soit en tête d’un tel classement. Bien avant l’immigration, l’indépendance ou encore le port de symboles religieux.
Si tout le monde a droit à la liberté d’expression, il faut accepter qu’une opinion qui heurte les sensibilités puisse s’exprimer. Et ne pas y voir une menace prévisible pour quelque chose que l’on considère comme acquis. Car le Québec n’est pas les États-Unis, et l’avortement fait largement consensus en sa faveur.
Note éditoriale : Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.


