SHERBROOKE — Le Cégep de Sherbrooke a procédé, le 15 octobre dernier, à l’inauguration d’une carte du Ndakina, le territoire ancestral de la nation W8banaki, également connue sous le nom d’Abénakis. Installée au deuxième étage du pavillon 2, cette carte vise à mieux faire connaître l’histoire, la culture et la présence de cette nation autochtone dans la région. L’initiative s’inscrit dans une démarche de reconnaissance territoriale et de rapprochement avec les Premières Nations entreprise depuis plusieurs années par l’établissement collégial.
L’inauguration était organisée par le comité Wanaska, en collaboration avec l’Association étudiante du Cégep de Sherbrooke et la direction des affaires étudiantes. Pour l’occasion, les organisateurs avaient invité Lois Dana, agente culturelle à l’Office de la langue abénakise. Celle-ci a présenté l’histoire de la création de la carte, en plus d’expliquer la signification de certains noms de lieux dans la langue traditionnelle de la nation.
Le Ndakina, un territoire qui dépasse les frontières actuelles
Le mot Ndakina signifie « notre territoire » en aln8ba8dwaw8gan, la langue abénakise. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le territoire ancestral de cette nation ne se limite pas aux deux communautés abénakises actuelles du Québec, Odanak et Wôlinak, situées dans le Centre-du-Québec. Il couvre une vaste partie du sud du Québec et s’étend également sur plusieurs régions du nord-est des États-Unis.
Le Ndakina comprend notamment une grande partie de l’Estrie, dont Sherbrooke et les environs. Bien avant la fondation des municipalités actuelles, les cours d’eau, les lacs et les forêts de cette région étaient fréquentés par les W8banakiak, notamment pour les déplacements, les échanges, la chasse et la pêche. La rivière Saint-François occupait une place importante dans ce réseau de circulation, reliant différents secteurs du territoire.
La carte inaugurée au Cégep permet ainsi de regarder la géographie régionale sous un autre angle. Elle rappelle que les frontières municipales, provinciales et nationales d’aujourd’hui sont relativement récentes à l’échelle de l’occupation autochtone du territoire. Elle met également en évidence une histoire régionale qui ne commence pas avec l’arrivée des premiers colons européens.
Redécouvrir les noms autochtones de nos rivières et de nos lacs
L’un des principaux objectifs de cette initiative est de faire découvrir la toponymie abénakise, c’est-à-dire les noms que cette nation donne traditionnellement aux lieux géographiques. Ces appellations permettent notamment de comprendre comment les W8banakiak décrivaient leur environnement et se repéraient sur le territoire. Plusieurs cours d’eau bien connus des Estriens possèdent ainsi des noms abénakis qui demeurent largement méconnus du grand public.
La présentation de Lois Dana a notamment permis d’aborder les particularités de l’aln8ba8dwaw8gan. Dans cette langue, le chiffre 8 est utilisé comme caractère phonétique pour représenter un son nasal, proche du « on » français. Cette particularité explique pourquoi on retrouve des graphies comme W8banaki ou W8linak dans plusieurs documents officiels.
La transmission de ces appellations représente aussi un enjeu de préservation linguistique. Comme plusieurs langues autochtones, l’abénakis a subi les conséquences des politiques d’assimilation et du recul de sa transmission entre les générations. Des initiatives de documentation, d’enseignement et de revitalisation cherchent aujourd’hui à préserver ce patrimoine et à favoriser sa réappropriation par les membres de la nation.
Quelques exemples de toponymes de l’Estrie permettent de mieux comprendre cette réalité. La rivière Saint-François porte le nom d’Alsig8ntegw, généralement traduit par « rivière de la cabane vide », tandis que le lac Memphrémagog est connu sous le nom de Mamlhawbagw, qui évoque un vaste lac. Ces noms, répertoriés notamment par la Commission de toponymie du Québec, témoignent de l’ancienneté des liens entre la nation W8banaki et le territoire estrien.
Une démarche amorcée il y a plusieurs années
L’installation de la carte du Ndakina ne constitue pas une première initiative du genre au Cégep de Sherbrooke. En 2023, l’établissement avait inauguré l’espace Skweda, un lieu d’apprentissage extérieur dont le nom provient de la langue abénakise. Un deuxième espace, baptisé Menasenek, a accueilli ses premiers groupes étudiants à l’automne 2024.
Le nom Menasenek, choisi par l’Office de la langue abénakise, signifie « à la roche isolée ». Il fait notamment référence au Menasen, un rocher bien connu situé dans la rivière Saint-François, à proximité du Cégep, auquel sont associées plusieurs légendes. Ces aménagements permettent d’intégrer des références culturelles autochtones à des espaces fréquentés quotidiennement par la communauté collégiale.
Le Cégep a également réalisé un projet d’identification des arbres et des arbustes présents sur son campus, en collaboration avec la communauté d’Odanak. Cette démarche vise à faire connaître les espèces végétales du milieu tout en valorisant les connaissances liées à la nature. La nouvelle carte s’ajoute donc à plusieurs initiatives qui associent la transmission des savoirs autochtones à l’enseignement et à la découverte de l’environnement.
Une collaboration entre les établissements de l’Estrie
Le projet témoigne également d’une collaboration entre différents établissements d’enseignement supérieur de la région. Des cartes du Ndakina sont aussi présentes sur les campus de l’Université de Sherbrooke et de l’Université Bishop’s. Cette démarche commune s’inscrit dans les travaux du Pôle régional en enseignement supérieur de l’Estrie, qui favorise notamment la concertation entre les institutions sur les enjeux liés aux réalités autochtones.
Le 5 mai dernier, l’Université de Sherbrooke avait d’ailleurs procédé au lever officiel du drapeau de la nation W8banaki sur son campus principal. Cette cérémonie visait à reconnaître la présence historique et actuelle de la nation sur le territoire où se trouve l’établissement. L’installation de la carte au Cégep s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de reconnaissance de l’histoire autochtone dans les institutions d’enseignement de Sherbrooke.
Un outil pédagogique pour les étudiants
Au-delà de sa dimension symbolique, la nouvelle carte est destinée à servir d’outil pédagogique. Les enseignants pourront notamment l’utiliser dans les cours qui abordent l’histoire, la géographie, l’anthropologie, les sciences sociales ou les réalités autochtones. Sa présence dans un lieu de passage du campus permettra également aux étudiants de la consulter en dehors des salles de classe.
L’initiative pourrait ainsi contribuer à une meilleure compréhension de l’histoire régionale, particulièrement celle qui précède la colonisation européenne. Elle permet de rappeler que les Premières Nations possèdent leurs propres connaissances géographiques, leurs systèmes de dénomination des lieux et leurs traditions culturelles. Des éléments qui occupent une place encore relativement limitée dans la connaissance populaire de l’histoire de l’Estrie.
Plusieurs personnes ont contribué au projet
Le Cégep de Sherbrooke souligne notamment la contribution de Vicky Boldo, directrice des initiatives autochtones à l’Université Bishop’s, qui a collaboré à la réalisation du projet. Le Bureau du Ndakina et l’agence Niaka ont également participé à la production de la carte. Le Bureau du Ndakina, rattaché à l’organisation W8banaki, travaille notamment sur les questions territoriales, environnementales, historiques et archéologiques concernant la nation.
Plusieurs représentants du Cégep étaient présents lors de l’inauguration, dont Mathieu Poulin-Lamarre, enseignant au Département d’anthropologie et de science politique, et Jean-François Létourneau, enseignant au Département de littérature et communication. Tous deux sont membres du comité Wanaska. Martin Lambert, directeur des affaires étudiantes, communautaires et internationales, participait également à l’événement aux côtés de Lois Dana.
Une histoire toujours bien vivante
La carte du Ndakina rappelle finalement que l’histoire des Abénakis ne se limite pas au passé. La nation W8banaki demeure présente au Québec, notamment à travers les communautés d’Odanak et de Wôlinak, mais également par ses membres établis ailleurs sur le territoire. Selon le gouvernement du Québec, la population abénakise compte plus de 3 700 personnes dans la province.
Pour le Cégep de Sherbrooke, cette nouvelle installation vise donc autant à faire connaître le passé qu’à encourager une meilleure compréhension des réalités autochtones contemporaines. Elle représente également une occasion d’aborder les relations entre les institutions d’enseignement et les Premières Nations dans une perspective de dialogue et de transmission des connaissances.
La carte est désormais accessible à la communauté collégiale au deuxième étage du pavillon 2. Elle rappelle, à sa manière, que le territoire sur lequel Sherbrooke s’est développée possède une histoire beaucoup plus ancienne que celle de la ville elle-même.
Sources
- Cégep de Sherbrooke — Le comité Wanaska inaugure la carte du Ndakina, 26 octobre 2026.
- W8banaki — Bureau du Ndakina, missions et travaux de recherche.
- Gouvernement du Québec — Portrait de la nation abénakise.
- Commission de toponymie du Québec — Rivière Saint-François (Alsig8ntegw).
- Commission de toponymie du Québec — Lac Memphrémagog (Mamlhawbagw).
- Cégep de Sherbrooke — Inauguration du nouvel espace extérieur, 2024.
- Université de Sherbrooke — Se rapprocher du Ndakina et des peuples qui nous précèdent, 6 mai 2026.

