Éric Duhaime devra discipliner ses troupes

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QUÉBEC — Avec 19 députés élus et plus de 20 % des suffrages lors des élections du 5 octobre, le Parti conservateur du Québec vient de franchir une étape importante de son histoire. Après des années passées à dénoncer le système politique de l’extérieur, Éric Duhaime et ses troupes devront maintenant apprendre à fonctionner à l’intérieur de celui-ci. Et c’est probablement là que commencera le véritable test pour le chef conservateur.

Car une chose est de rassembler des électeurs mécontents autour d’un discours contestataire. Une autre est de transformer une équipe bigarrée, composée de personnalités aux parcours et aux convictions parfois très différents, en un caucus parlementaire sérieux, discipliné et crédible. Duhaime devra rapidement comprendre que les méthodes qui permettent de gagner des appuis dans l’opposition populaire ne sont pas nécessairement celles qui permettent de gagner le respect à l’Assemblée nationale.

Un parti de rebelles qui devra apprendre la discipline

Le Parti conservateur du Québec s’est notamment construit autour d’un électorat qui se méfie des institutions, des élites et de l’autorité gouvernementale. On y retrouve des libertariens, des conservateurs plus traditionnels, des nationalistes, mais aussi des gens qui ont fait de la contestation leur principale identité politique. Cette diversité peut constituer une richesse, mais elle peut également devenir un véritable casse-tête lorsqu’il faut défendre une position commune.

Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez paradoxal dans cette situation. Un parti qui se réclame du conservatisme, une philosophie politique généralement associée à l’ordre, à la responsabilité et au respect des institutions, devra composer avec des militants et des élus dont certains sont particulièrement réfractaires à l’autorité. Éric Duhaime risque donc de devoir imposer une discipline à des gens qui, justement, n’aiment pas beaucoup qu’on leur dise quoi faire.

L’Assemblée nationale n’est pas une tribune Facebook

Il faudra surtout éviter que le caucus conservateur se transforme en prolongement des réseaux sociaux, où les déclarations provocatrices, les indignations spontanées et les petites guerres idéologiques prennent trop souvent toute la place. Ce qui fonctionne pour récolter des milliers de réactions sur Facebook ne fonctionne pas nécessairement dans une enceinte parlementaire. Une intervention peut faire beaucoup de bruit sans pour autant faire avancer un dossier.

Avec 19 élus, le Parti conservateur ne peut plus se contenter de dénoncer les décisions des autres. Ses députés devront étudier des projets de loi, comprendre les finances publiques, intervenir en commission parlementaire et proposer des solutions qui résistent à un examen sérieux. Ils devront également apprendre à choisir leurs batailles, plutôt que de donner l’impression de s’indigner devant absolument tout.

Duhaime devra parfois sévir

Il serait naïf de croire que tous les députés conservateurs adopteront spontanément une ligne commune. Dans un groupe aussi hétérogène, des divergences risquent inévitablement d’apparaître sur certains enjeux sociaux, économiques et politiques. Le défi de Duhaime sera de permettre les débats à l’intérieur de son caucus, tout en évitant que ces désaccords se transforment en spectacles publics embarrassants.

Cela signifie qu’il devra parfois rappeler certains élus à l’ordre, recadrer des déclarations maladroites et, au besoin, imposer des conséquences à ceux qui nuiraient à la crédibilité de sa formation. Ce ne sera probablement pas une tâche agréable pour un chef qui a longtemps valorisé la liberté individuelle et la contestation des autorités. Mais diriger un parti politique implique aussi de prendre des décisions impopulaires auprès de ses propres partisans.

Attention, toutefois, à ne pas confondre discipline et soumission aveugle. Il serait dommage que le Parti conservateur perde toute sa spontanéité et sa diversité d’opinions au nom d’une respectabilité artificielle. Mais entre la liberté de pensée et le désordre permanent, il existe tout de même une marge considérable.

La crédibilité se gagnera sur le terrain parlementaire

Il faut reconnaître à Éric Duhaime un mérite indéniable : celui d’avoir réussi à transformer une formation longtemps marginale en une force politique représentée par près d’une vingtaine de députés. En 2022, malgré près de 13 % des voix, le Parti conservateur n’avait réussi à faire élire personne. Quatre ans plus tard, il fait son entrée à l’Assemblée nationale avec un caucus suffisamment important pour jouer un rôle significatif dans les débats politiques.

Mais ce succès électoral n’est pas une garantie de crédibilité à long terme. Le véritable défi sera de convaincre les Québécois que le Parti conservateur peut représenter autre chose qu’un véhicule de protestation contre les gouvernements successifs. Cela exigera de la rigueur, des propositions économiques réalistes et une capacité à débattre sans tomber systématiquement dans la caricature.

La situation sera d’autant plus intéressante que le gouvernement péquiste ne dispose pas de la majorité des sièges. Les conservateurs pourraient donc être appelés à se prononcer sur des décisions importantes et, dans certaines circonstances, à négocier ou à faire des compromis. Ils devront alors démontrer qu’ils savent faire de la politique autrement qu’en s’opposant par principe.

Une occasion à ne pas gaspiller

Le Parti conservateur a désormais une occasion historique de s’imposer durablement dans le paysage politique québécois. Ses électeurs sont en droit de s’attendre à ce que leurs représentants défendent leurs convictions avec vigueur, mais aussi avec compétence et discernement. Après tout, ils n’ont pas envoyé 19 députés à Québec simplement pour assister à une succession de coups d’éclat et de controverses.

Éric Duhaime devra donc réussir une transformation délicate : conserver l’énergie contestataire qui a fait le succès de son parti, tout en lui donnant la maturité nécessaire pour fonctionner au sein des institutions. Il devra parfois déplaire à ses militants les plus turbulents, rappeler certains de ses élus à l’ordre et démontrer que la liberté n’exclut pas la responsabilité.

Car au bout du compte, le plus grand danger pour le Parti conservateur ne viendra peut-être pas de ses adversaires politiques, mais de sa propre incapacité à se discipliner. Après avoir passé des années à réclamer une place à l’Assemblée nationale, il serait particulièrement dommage que ses élus donnent maintenant l’impression de ne pas savoir quoi en faire.

Note éditoriale : Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

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