QUÉBEC — Existe-t-il vraiment un « mystère Québec » ? De Sherbrooke à Granby, en passant par Montréal, les choix politiques des électeurs de la capitale suscitent régulièrement l’incompréhension. On se demande ce qui se passe avec cette région, pourquoi elle semble parfois marcher dans une autre direction que le reste du Québec. Et, trop souvent, on finit par prendre les gens de haut au lieu d’essayer de les comprendre.
Il suffit que Québec vote autrement pour que les explications toutes faites ressortent. Les radios, les banlieues, les automobilistes, les conservateurs : chacun a son coupable préféré. Ces influences méritent certainement d’être examinées, mais elles ne dispensent pas de regarder les conditions de vie des gens. Une opinion politique ne se forme pas seulement devant un microphone : elle se construit aussi au travail, dans les comptes à payer et dans les frustrations accumulées.
La Conquête n’explique pas tout
Certains cherchent une explication dans l’histoire. Le regretté Jean Dorion s’intéressait notamment aux conséquences durables de la Conquête sur la société québécoise. La violence de la campagne de 1759, les bombardements de Québec et les destructions dans les paroisses environnantes sont bien documentés. Cela ne permet toutefois pas de tracer une ligne droite entre les traumatismes du XVIIIe siècle et le bulletin de vote d’un électeur d’aujourd’hui.
Sans écarter l’histoire, je crois qu’il faut aussi regarder une autre piste, moins spectaculaire, mais peut-être plus proche du quotidien. Il s’agit d’une forme de lutte de classes, ou du moins d’un ressentiment envers ceux qui paraissent mieux protégés par le système. Une opposition entre ceux pour qui l’État représente la sécurité et ceux qui ont l’impression d’en payer la facture sans bénéficier des mêmes garanties. C’est une hypothèse, pas une explication universelle.
Le garage et le ministère
Imaginez que vous travaillez dans un garage qui pose des pneus. Votre salaire n’est pas particulièrement élevé, les journées sont exigeantes et votre patron n’a pas toujours la politesse comme première qualité. Dans cette scène volontairement caricaturale, il lui arrive même de retarder votre paie. Pour obtenir un avant-midi de congé, vous devez négocier comme si vous demandiez une faveur extraordinaire.
Pendant ce temps, votre tante, ancienne employée du ministère des Finances, profite de sa retraite. Elle a pu quitter le travail relativement jeune, bénéficie d’un régime de pension et prépare son prochain voyage. Vous, vous attendez votre salaire et vous vous demandez comment payer une réparation sur votre voiture. Vous vivez dans la même région, mais certainement pas dans la même réalité.
Je caricature, bien sûr, et cette tante n’a pas nécessairement volé ses bonnes conditions de travail. Elle a travaillé, cotisé et bénéficié de protections négociées au fil des années. Le problème commence lorsque celui qui en est privé a l’impression qu’on lui demande de défendre un modèle dont il voit surtout les avantages chez les autres. À force de se faire expliquer que tout va bien, il peut finir par vouloir brasser la cage.
Des protections qui font toute la différence
Il serait néanmoins faux de présenter tous les fonctionnaires comme des privilégiés grassement payés. Selon l’Institut de la statistique du Québec, les salaires de l’administration québécoise étaient inférieurs à ceux du secteur privé pour les emplois comparables étudiés en 2025. En tenant compte des avantages sociaux, des congés et de la durée normale du travail, leur rémunération globale était toutefois supérieure de 4,5 % à celle du privé. Cette comparaison porte sur des organisations de 200 personnes et plus : elle ne décrit donc pas directement la situation du petit garage de notre exemple.
Cette nuance ne fait pas disparaître le sentiment d’injustice. Pour quelqu’un qui travaille dans un emploi précaire, un régime de retraite, des congés payés et des horaires prévisibles peuvent représenter une différence immense. Ce ne sont pas seulement des avantages inscrits dans une convention collective : c’est la possibilité de prévoir sa vie. Et cette sécurité peut peser aussi lourd que le montant affiché sur le chèque de paie.
Une colère que la droite sait récupérer
Voilà peut-être une partie du paradoxe de Québec : vivre près des ministères ne signifie pas se sentir protégé par eux. On peut côtoyer quotidiennement les institutions publiques et avoir l’impression que leurs décideurs comprennent mal notre réalité. On peut aussi soutenir les services publics tout en étant profondément irrité par la bureaucratie. Ces positions ne sont pas forcément contradictoires.
À mon avis, une partie de la droite sait parler à cette frustration. Elle nomme les irritants, désigne des responsables et donne à certains électeurs le sentiment d’être enfin entendus. Cela ne signifie pas que ses solutions amélioreront nécessairement leurs conditions de vie. Mais une personne qui se sent méprisée peut accorder davantage d’importance à celui qui reconnaît sa colère qu’à celui qui lui explique pourquoi elle devrait se taire.
La gauche aurait intérêt à entendre ce malaise sans immédiatement y voir de l’ignorance ou de la jalousie. Défendre les bonnes conditions du secteur public est légitime, mais cela devrait aller de pair avec une volonté de les rendre accessibles à davantage de travailleurs. Sinon, le discours sur la solidarité risque de sonner creux pour celui qui n’a ni pension, ni marge de manœuvre, ni patron compréhensif. On ne rapproche pas les gens en leur faisant la morale.
Recoller les morceaux du Québec
J’ai peut-être tort, et cette lecture mérite d’être discutée. Je ne crois toutefois pas que les gens de Québec soient moins intelligents que ceux de Sherbrooke, de Granby ou de Montréal. Leurs choix peuvent nous étonner sans être plus irrationnels que les nôtres. Chacun vote avec son expérience, ses intérêts, ses inquiétudes et parfois ses contradictions.
Quand je parle de « quatre Québec », je pense à ces différents milieux qui se côtoient sans toujours se comprendre : la métropole, la capitale, les villes régionales et les territoires plus ruraux. Ce découpage est imparfait, puisque les fractures traversent aussi chaque ville et chaque quartier. Il rappelle néanmoins qu’un projet collectif doit parler à des gens dont les vies sont très différentes. Il faudra bien, un jour, recoller les morceaux — et cela commencera par écouter ceux qu’on trouve trop commodes à caricaturer.
Sources :
- Institut de la statistique du Québec — Comparaison de la rémunération des salariés en 2025
- Ville de Québec — La bataille de Montmorency et les destructions de 1759
- Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal — Compte rendu d’une conférence de Jean Dorion sur la Conquête, Le Patriote, juin 2009, page 19
Note éditoriale : Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.


