SHERBROOKE — Comme à chaque élection depuis une vingtaine d’années, revient encore la question de la proportionnelle qu’il faudrait instituer dans notre système électoral. Pour quelles raisons ? Les partisans de cette idée avancent que cela permettrait de prendre davantage en compte l’opinion réelle de la population, en basant le nombre de sièges non pas sur le nombre de députés élus dans l’ensemble des circonscriptions du Québec, mais davantage sur le nombre de voix que les partis ont reçues de la population.
On pourrait se dire : si le parti X reçoit 10 % des voix, il serait raisonnable qu’il reçoive 10 % des sièges, non ? Or, comme souvent lorsqu’on présente une idée trop belle pour être vraie, il y a anguille sous roche. Ou bien le diable se cache dans les détails.
La proportionnelle : un cadeau empoisonné pour les pays concernés
Dans de nombreux pays, il existe déjà un système électoral comportant des principes de proportionnelle. L’Italie et Israël en sont les exemples les plus notables. On pourrait aussi affirmer que la Russie a un système proportionnel, mais cela ne compte pas vraiment, puisqu’on sait qui dirige véritablement le pays.
Gardons en tête les exemples de l’Italie et d’Israël. L’Italie a longtemps connu une grande instabilité gouvernementale et une incapacité à diriger le pays, où les combines et l’économie informelle faisaient la pluie et le beau temps. Or, l’Italie a longtemps accusé un retard par rapport à des pays où le gouvernement est moins instable.
Ce n’est que depuis quelques années, avec la force du gouvernement de Giorgia Meloni, que l’Italie a réussi à se sortir du marasme économique. Bien sûr, elle profite de plusieurs atouts : coûts de la main-d’œuvre moins élevés qu’en France et en Allemagne, climat agréable, tourisme, production artisanale de qualité par de vrais artisans. Mais ce n’est que lorsque l’opposition ne menaçait plus le gouvernement d’implosion que les choses se sont stabilisées.
Dans le cas d’Israël, c’est bien pire. On parle quand même ici d’un pays en guerre avec ses voisins depuis des décennies. C’est avec l’extrême droite, représentée par les chefs de deux partis de la coalition qui garde Benjamin Netanyahou au pouvoir, Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, qu’Israël s’enfonce de plus en plus dans un régime autoritaire.
Car, en Israël, le vote est tellement divisé qu’un parti de gouvernement comme le Likoud doit faire des concessions aux minorités extrémistes afin d’espérer garder le pouvoir quelques années de plus. Ce qui, dans le cas de la présente guerre sur différents fronts, n’a fait qu’isoler davantage l’État hébreu et l’enfoncer dans une voie sans issue.
Au Québec, c’est différent, mais…
Nous avons la chance, au Québec, de ne pas avoir des dizaines de partis qui ont des chances de remporter des sièges. Quelques partis seulement ont les reins assez solides pour faire élire des députés. Notre politique nationale est plutôt calme, si on la compare même à celle de la France, par exemple.
Sans commune mesure, on ne peut comparer Québec solidaire et La France insoumise. Car QS, malgré un penchant moralisateur, parfois grinçant et désagréable, respecte les lois en vigueur. Ce qui est beaucoup moins le cas de LFI en France, où des députés ont été accusés d’apologie du terrorisme, de dégradation de biens publics et de possession de drogues, et où ils ont comme mot d’ordre, en cas de victoire du Rassemblement national : « On fait tout péter. »
Québec solidaire n’est pas près de mener une insurrection contre le Parti québécois. Loin de là. Même chose avec les conservateurs d’Éric Duhaime. Le parti a poli son image, propose des mesures qui peuvent sembler raisonnables pour les classes moyennes et est économiquement moins à droite qu’il ne l’était sous Adrien Pouliot, le chef avant l’arrivée d’Éric Duhaime.
Ainsi, nous sommes loin de certains républicains qui se filment en train de tirer à la mitraillette. Ou encore de députés ouvertement racistes en Europe ou aux États-Unis.
Cependant, donner la balance du pouvoir à de petits partis ne fera que perpétuer davantage l’instabilité gouvernementale, qui deviendra, au fil du temps, « the new normal ». Ce n’est pas un système idéal que l’on a, celui dont on a hérité de l’Empire britannique.
En effet, c’est le nombre de députés élus par un parti qui permet au chef du parti en ayant obtenu le plus d’accéder au poste de premier ministre. Oui, il y a des distorsions électorales. Oui, il y a des injustices. Mais faut-il pour autant sacrifier encore plus la stabilité de l’État québécois, qui serait le seul en Amérique du Nord à adopter un tel système ? Surtout dans un contexte de tensions à venir avec le Canada anglais et de guerre commerciale livrée par les États-Unis.
Nous pourrions parler pendant des heures des questions démographiques et de l’importance pour les régions de choisir la couleur du gouvernement. Mais pour toutes ces raisons et bien d’autres, il faut se référer à l’excellent livre de Christian Dufour, Le pouvoir québécois menacé : non à la proportionnelle.
Note éditoriale : Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.
Sources :
- DUFOUR, Christian. Le pouvoir québécois menacé : non à la proportionnelle ! Saint-Jean-sur-Richelieu : Les Éditeurs réunis, 2019.

