SHERBROOKE – Qui sont les gagnants et les perdants de l’actuelle campagne électorale ? C’est clair comme de l’eau de roche : certains tirent leur épingle du jeu, et d’autres moins. Mais cette campagne, on peut le dire, est tout sauf palpitante. On a droit aux classiques éclaboussures de boue, aux faux pas, aux propos controversés sur les réseaux sociaux qui reviennent hanter les candidats. Mais concrètement, qui gagne jusqu’à maintenant la bataille électorale ?
L’ouragan Trump revigore l’Équipe Christine Fréchette
Il faut quand même mentionner la renaissance de l’option caquiste – désormais dénommée Équipe Christine Fréchette – dans ce qui est un scénario rappelant vaguement le sauvetage des libéraux par Mark Carney. Car encore une fois, on ressent les vents de l’ouragan Trump jusqu’au Québec. Christine Fréchette peut compter sur des commentateurs parfois complaisants, qui pensent qu’elle peut représenter un rempart face à Donald Trump.
Se prétendant garante de la stabilité du gouvernement québécois, on est surpris par le fait que les libéraux fédéraux s’ingèrent dans la campagne électorale québécoise comme cela s’est rarement fait au cours des dernières décennies. Il semblerait même que Mark Carney ait choisi de sacrifier le soldat Charles Milliard au profit de Christine Fréchette.
On peut dire que Christine Fréchette, qui peut pour le moment aspirer à obtenir l’opposition officielle, est la grande gagnante de la campagne jusqu’à présent.
Duhaime : d’outsider à étoile montante
Éric Duhaime est indubitablement le second gagnant de la campagne électorale. Il réussit à imposer ses thèmes : moins d’État, donner plus de choix aux parents, aux contribuables. Il représente un pourcentage élevé de la population qui dénonce – parfois à raison – le gaspillage de l’État québécois.
Son idée d’abolir la taxe sur les produits de seconde main, entre autres dans les friperies, fait presque l’unanimité. Il donne la couleur de la campagne : un conservatisme fiscal modéré. Il a aussi réussi à écarter les casseroles de sa dernière campagne en 2022. Cette fois-ci, la pandémie n’est pas mise de l’avant par les principaux intéressés.
On peut penser ce que l’on veut d’Éric Duhaime, mais il a quand même réussi à renouveler le discours de son parti, à assurer sa pérennité, malgré le fait que la pandémie ait été la bougie d’allumage d’un parti autrefois cantonné aux marges d’erreur.
PSPP : une campagne de qualité, mais avec quelques épines aux pieds
Paul St-Pierre Plamondon est assurément quelqu’un qui aime s’attaquer aux sujets difficiles, et cela est tout à son honneur. Il a osé parler de l’éléphant dans la pièce, c’est-à-dire les volumes d’immigration trop élevés des dernières années, afin d’expliquer les difficultés qu’ont les écoles avec leurs locaux actuels.
Récemment, il faisait un lien entre les politiques d’immigration du fédéral et la pénurie de locaux pour enseigner aux enfants des nouveaux arrivants. Il n’en fallait pas plus pour que Ruba Ghazal et Sol Zanetti sortent pour attaquer leur principale cible de la campagne : le Parti québécois.
Ainsi, on se retrouve avec plusieurs candidats, mais aussi des commentateurs politiques, à dénoncer une énième soi-disant déclaration raciste de PSPP. Pourtant, il faut respirer par le nez : c’est vrai que les immigrants de première et de deuxième génération composent une grande partie des cohortes dans les classes ces dernières années.
Après, cela n’explique pas tout. Il est vrai que le gouvernement a coupé dans les services ces dernières années, alors qu’ils étaient sous forte pression en raison d’une demande en augmentation.
PSPP doit aussi composer avec les propos controversés de son candidat dans Charlevoix, François Gariépy. Celui qui est surnommé de manière péjorative « Monsieur Radio X » fait parler de lui même avant le début officiel de la campagne. Autant de temps perdu à expliquer les propos parfois polémiques, parfois sortis de leur contexte, d’un animateur pourtant considéré comme assez différent des normes qui prévalent à Radio X.
Québec solidaire ou les « vraies affaires »
On peut être surpris par les propositions de Québec solidaire, qui touchent à des enjeux réels. Notamment la fiscalité des gens les plus riches, de même que le coût de l’épicerie ou des loyers. Si les solutions ne font pas l’unanimité, Québec solidaire réussit tout de même à imposer une voie de gauche plus économique dans une campagne qui penche généralement vers plus de conservatisme.
Cependant, Québec solidaire demeure fidèle à son habitude avec ses sorties maladroites sur l’identité et l’immigration. On peut comprendre leur point, mais cela rend sceptique de voir leur acharnement sur le cas de Paul St-Pierre Plamondon. Le parti doit aussi rompre avec son image « adulescente » et « woke » pour tenter de sauver les meubles. Ce qui n’est pas gagné d’avance.
Charles Milliard, l’homme invisible qui veut faire une chose et son contraire
Le chef libéral Charles Milliard est le grand perdant de la campagne. Il est même probable que son parti soit la seconde opposition lors de la prochaine législature. Ce qui serait presque du jamais-vu. Malgré le fait que le parti possède son bloc monolithique dans la région de Montréal et en Outaouais, Milliard est lui-même en difficulté dans son « fief » d’Orford.
Il propose des choses, mais on a l’impression d’un goût de réchauffé. Il souhaite d’un côté protéger le français, mais sans offusquer sa base électorale anglophone. Il souhaite moins de paperasse pour les entrepreneurs, comme les autres partis.
Milliard a du mal à se distinguer et à imposer ses thèmes de campagne. Et même comme rempart canadien face à Donald Trump, il semblerait qu’il ait été sacrifié au profit de Christine Fréchette par les libéraux fédéraux. C’est dire la difficulté qu’aura le chef libéral québécois pour remonter une pente abrupte.
Tout est (encore) possible
Un électeur sur deux est indécis. Ce qui donne une marge énorme aux partis politiques en lice. S’il est probable que le prochain gouvernement soit minoritaire, le débat des chefs sera l’occasion pour les partis d’attirer des appuis. D’où l’importance de gagner cette joute. PSPP est encore favori pour devenir premier ministre, mais il doit se méfier de Christine Fréchette. Il ne doit pas perdre de temps à se justifier, lui ou ses candidats, pour des détails.
Quoi qu’il en soit, on connaît déjà un gagnant : Éric Duhaime. Il ira assurément chercher plusieurs sièges. Il a déjà réussi à imposer la couleur de la campagne et a montré que son parti, très militant et parfois indiscipliné par le passé, a su se professionnaliser.
Charles Milliard devra sortir pour s’imposer comme étant toujours dans la course. Les libéraux jouent gros. D’où pourquoi il faut éviter de faire des pronostics trop rapides : tout est (encore) possible. Mais pour certains, plus que pour d’autres.
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

