Grandeur et misère des friperies de Sherbrooke

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SHERBROOKE – Sherbrooke est parfois surnommée la « capitale de la friperie », tant le nombre de magasins de seconde main y est élevé et bien réparti à travers la ville. Il y en a pour tous les budgets : du Comptoir familial, avec ses deux succursales très abordables, jusqu’à la déclinaison Collection collective d’Estrie Aide, à Rock Forest, qui vise à valoriser des articles de qualité supérieure. Mais comme l’ensemble des commerces au Québec, ces endroits prisés du public doivent aujourd’hui affronter une crise silencieuse. Portrait des grandeurs et misères des friperies de Sherbrooke.

Une chasse aux trésors bien réelle

Un samedi après-midi, de jeunes clients rencontrés chez Estrie Aide arpentent les allées à la recherche de décoration pour leur colocation. Ils sont trois et s’attardent longuement à la vaste section d’encadrement. On y trouve de tout : cartes du monde, reproductions de Vincent Van Gogh, pensées positives avec des cœurs. Finalement, leur choix se porte sur un cadre représentant une famille de loups.

Ils expliquent aimer ce magasin pour son aspect imprévisible, qu’ils décrivent comme une véritable « chasse aux trésors ». On ne sait jamais sur quoi on va tomber, et c’est précisément ce qui les attire. Ils disent également préférer ce type de commerce au magasinage en ligne, qu’ils jugent trop déconnecté de la réalité et souvent décevant sur le plan de la qualité, surtout en comparaison avec des objets anciens ou uniques.

Le livre usagé comme refuge face à l’inflation

Même constat chez Renaissance, où un client coiffé d’un chapeau fouille méthodiquement dans les rayons de livres. Selon lui, les ouvrages sont devenus inabordables ailleurs depuis la pandémie. Il évoque des livres de poche vendus jusqu’à 30 dollars chez Renaud-Bray. « Ici, je paie 2,25 $ », dit-il avec satisfaction. Son choix du jour s’arrête sur un ouvrage de Jean-François Lisée consacré à la crise d’Octobre 1970.

Une mission sociale essentielle

Estrie Aide a pour mission la réinsertion sociale. L’organisme emploie des personnes afin de leur offrir une première expérience de travail après des années d’exclusion du marché de l’emploi. Il permet également à d’anciens contrevenants de rembourser leur dette à la société par le travail.

Un ancien condamné rencontré sur place affirme apprécier son emploi, notamment pour l’ambiance calme qui y règne. Il explique avoir pu choisir cette affectation parmi d’autres options possibles, un facteur qui a contribué à sa motivation.

De nombreux défis depuis la pandémie

Peut-être même trop calme, parfois. Selon certaines sources, le magasin aurait dû prendre des mesures afin d’assurer la pérennité de ses opérations. Des clients se plaignent à l’occasion de prix jugés trop élevés pour certains articles. Estrie Aide doit composer avec une clientèle diversifiée, souvent précaire, tout en cherchant à fixer des prix acceptables aux yeux d’une clientèle exigeante sur le rapport qualité-prix.

Car l’attente est claire : en fréquentant une friperie, on espère faire de bonnes affaires. Or, tout le problème est là. Il faut assurer le maintien des opérations, payer l’entretien des bâtiments, les factures courantes et les salaires. Depuis la pandémie, ces charges ont fortement augmenté. Malgré tout, selon les personnes interrogées, la clientèle d’Estrie Aide demeure largement fidèle et continue de fréquenter le magasin, coûte que coûte.

Une clientèle diversifiée et fidèle

On y croise de tout : des personnes immigrantes qui souhaitent s’équiper à faible coût lors de leur arrivée au Québec, des étudiants du cégep venus décompresser entre deux cours, des collectionneurs de livres, ou encore des passionnés de cinéma scrutant chaque nouvel arrivage de DVD. C’est cette diversité qui fait la richesse et le succès des friperies de Sherbrooke.

Marketplace et Amazon, nouveaux compétiteurs ?

Mais un nouveau défi s’impose depuis la pandémie : la vente en ligne. Les magasins peinent à recevoir autant de dons qu’auparavant. De nombreux donateurs potentiels préfèrent désormais tenter de vendre leurs surplus sur Marketplace plutôt que de les donner à Renaissance, Estrie Aide ou au Comptoir familial.

Les libraires d’occasion vivent une situation semblable. Amazon, avec la concurrence jugée déloyale de vendeurs européens bénéficiant de frais postaux subventionnés, exerce une pression importante sur le marché local.

La quadrature du cercle

Alors que les besoins des personnes en situation d’itinérance aidées par ces organismes sont de plus en plus criants — et donc financièrement coûteux —, comment parvenir à aider davantage de gens malgré une baisse du volume de dons et une clientèle parfois réticente aux hausses de prix ?

C’est là tout le paradoxe auquel doivent faire face les friperies et autres commerces d’occasion de Sherbrooke, coincés entre leur mission sociale, des réalités économiques de plus en plus dures et des attentes élevées de la part du public.

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