SHERBROOKE — Pourquoi une ville comme Sherbrooke n’a-t-elle pas de vols réguliers permettant à la population de partir directement de son aéroport? C’est la question soulevée par Assma Jamal dans une publication du groupe Facebook Communauté Sherbrooke & Estrie. Son intervention a suscité des réponses qui vont de l’appui enthousiaste au refus catégorique, en passant par les préoccupations concernant les coûts, le bruit et les transports collectifs.
En réfléchissant aux élections et aux besoins de la ville, elle s’interroge sur l’absence de cette offre malgré la croissance qu’elle observe à Sherbrooke. « Pensez-vous que ce serait une bonne chose d’en avoir? », demande-t-elle aux membres du groupe. Les commentaires montrent toutefois que les participants ne parlent pas tous du même projet : certains souhaitent des liaisons régionales, d’autres évoquent les vols internationaux, tandis que plusieurs réclament d’abord de meilleurs autobus.
Un aéroport existe déjà, mais la question est celle des vols réguliers
Une précision s’impose : Sherbrooke possède déjà un aéroport actif, même s’il est situé sur le territoire de Cookshire-Eaton. Propriété de la Ville de Sherbrooke, il se trouve à environ 25 minutes du centre-ville, selon son site officiel. Il accueille notamment de l’aviation récréative, des activités commerciales et des appareils militaires.
L’aéroport présente aussi des partenaires offrant des vols nolisés, c’est-à-dire des déplacements organisés sur demande plutôt qu’une liaison régulière où chacun achète son billet. Ces services ne répondent donc pas nécessairement au besoin exprimé par Assma Jamal. Ce qu’elle souhaite mettre en discussion, c’est la possibilité pour les résidents de réserver un voyage depuis Sherbrooke comme ils le feraient depuis un aéroport desservi par des transporteurs réguliers.
Un dossier qui a changé de direction
Le développement de l’aéroport n’est pas une idée nouvelle, mais les orientations municipales ont évolué. En octobre 2023, la Ville annonçait une réforme de sa gouvernance et la préparation d’un plan directeur, en mettant notamment de l’avant le potentiel de développement technologique en aéronautique. Elle indiquait alors vouloir poursuivre, parallèlement, les démarches concernant une desserte commerciale.
Un rapport municipal daté du 14 avril 2026 apporte cependant une précision importante : l’ancien projet de desserte aérienne a été remplacé par le Plan d’utilisation et de développement des infrastructures et des terrains, appelé PUDIT. Le document mentionne la réception de ce plan en juillet 2025 et l’adoption d’un plan d’action 2026 en décembre suivant. Cela ne permet pas de conclure que des vols réguliers seraient exclus pour toujours, mais il faut distinguer le développement du site d’un projet concret de transport de passagers.
Les arguments favorables : gagner du temps et mieux relier la région
Dans les commentaires, certains participants souhaitent au minimum des vols vers d’autres destinations canadiennes. L’argument est facile à comprendre : partir de la région pourrait éviter le déplacement vers un autre aéroport et simplifier certains voyages. Pour les personnes qui voyagent souvent, la commodité d’un départ local pourrait représenter un avantage appréciable.
Du côté économique, une desserte bien choisie pourrait faciliter les déplacements d’affaires, l’accueil de visiteurs et la tenue de congrès. La présence d’universités, de centres de recherche et d’entreprises constitue d’ailleurs un argument avancé par la Ville pour développer le site aéroportuaire. Ces retombées demeureraient toutefois à mesurer : la présence d’un aéroport ne garantit pas, à elle seule, de nouveaux investissements ou davantage de touristes.
Une liaison vers une grande plateforme de correspondance pourrait aussi donner accès à plusieurs destinations sans multiplier les vols directs depuis Sherbrooke. Encore faudrait-il que les horaires permettent des correspondances pratiques et que le prix total soit concurrentiel. Une liaison peu fréquente ou trop chère pourrait perdre une bonne partie de son intérêt, même pour des voyageurs favorables au projet.
La proximité de Montréal, un avantage qui devient une difficulté
Plusieurs opposants invoquent la proximité des aéroports de la région montréalaise. Leur raisonnement est que les Estriens disposent déjà d’une offre importante à une distance accessible par la route. Pour convaincre ces voyageurs de partir de Sherbrooke, un transporteur devrait leur proposer un véritable avantage de temps, de prix ou de simplicité.
Les comparaisons avec de petites villes disposant de vols réguliers ont aussi leurs limites. La taille de la population ne suffit pas à déterminer la viabilité d’une liaison : l’éloignement, les besoins des entreprises, les destinations recherchées et les solutions de remplacement comptent également. Une ville plus petite, mais beaucoup plus éloignée des grands centres, peut donc avoir des besoins aériens différents de ceux de Sherbrooke.
Les coûts publics et les autres besoins de transport
Dans la discussion, plusieurs personnes préfèrent que les efforts portent sur les autobus urbains et les liaisons interurbaines. Elles évoquent notamment la difficulté ou le coût des déplacements vers Montréal et Québec. Leur objection porte autant sur les priorités que sur l’aviation : pourquoi consacrer davantage d’argent à des vols si les déplacements courants restent compliqués?
La contribution municipale est déjà réelle. Le procès-verbal du conseil municipal du 21 avril 2026 fixe à 695 000 $ l’assistance financière à verser à la Corporation de développement de l’aéroport de Sherbrooke pour l’année 2026, en corrigeant un montant antérieur erroné. Cette somme ne doit cependant pas être présentée comme le coût d’une future desserte commerciale ni comme le coût complet de l’aéroport.
Toute relance devrait distinguer l’entretien des installations existantes, les travaux supplémentaires et une éventuelle aide au fonctionnement des vols. Il faudrait également préciser qui assumerait les pertes si la fréquentation était inférieure aux prévisions. Pour les contribuables, la question serait de connaître les retombées attendues, mais aussi la limite de leur engagement financier.
La piste et la sûreté : des questions à examiner précisément
Certains commentaires affirment que l’aéroport serait trop petit ou qu’il faudrait nécessairement exproprier des terrains. Son site officiel indique pourtant une piste asphaltée de 5 900 pieds, soit environ 1 798 mètres, sur 150 pieds de largeur. Ces dimensions ne permettent pas, à elles seules, de déclarer toute desserte impossible : les besoins devraient être évalués selon les appareils, les destinations et les conditions d’exploitation envisagés.
Les questions de sûreté constituent un autre volet du dossier. L’Administration canadienne de la sûreté du transport aérien assure notamment le contrôle des passagers et des bagages dans les aéroports désignés. Une proposition de desserte devrait donc préciser les exigences applicables, les installations nécessaires et les modalités de financement, plutôt que de traiter cette étape comme une simple formalité.
L’aéroport indique par ailleurs disposer de services douaniers, sous certaines conditions, pour les aéronefs de 30 passagers et moins. Cette possibilité ne correspond pas à une desserte internationale régulière ouverte au grand public. Enfin, si l’aviation relève de la réglementation fédérale, cela n’enlève pas à Sherbrooke ses responsabilités de propriétaire ni ses choix concernant les investissements municipaux.
Le bruit, l’environnement et les voisins de l’aéroport
Les objections concernant le bruit et la pollution reviennent aussi dans la publication. Pour certains participants, faciliter les voyages en avion encouragerait des déplacements supplémentaires dont ils contestent les conséquences environnementales. D’autres estiment qu’une desserte limitée aurait des effets modestes, mais aucune de ces positions ne remplace une évaluation du service réellement proposé.
Le nombre de mouvements, les appareils utilisés, les heures de départ et les trajectoires devraient faire partie de cette analyse. Les résidents de Cookshire-Eaton et des secteurs voisins auraient également à être consultés, puisque l’aéroport se trouve sur leur territoire. Transports Canada recommande d’ailleurs une gestion locale du bruit associant notamment les exploitants, les municipalités et les citoyens.
Comment avancer sans promettre une desserte à l’aveugle?
Pour remettre sérieusement des vols réguliers à l’ordre du jour, une première étape serait d’actualiser les besoins des voyageurs et des entreprises de la région. Il faudrait déterminer les destinations recherchées, les prix acceptables et le nombre de clients susceptibles d’utiliser le service à l’année. L’intérêt exprimé sur Facebook est un point de départ pour une discussion, mais il ne constitue pas une étude de marché.
Une démarche pourrait ensuite comparer quelques scénarios précis, comme une liaison vers une plateforme de correspondance ou une desserte limitée vers une destination canadienne. Chaque scénario devrait être accompagné d’échanges avec des transporteurs, d’une évaluation des travaux et d’un partage clair des risques financiers. Un éventuel essai devrait également prévoir des critères de fréquentation et des conditions d’arrêt si les résultats ne sont pas au rendez-vous.
Les solutions terrestres devraient être examinées dans la même réflexion, notamment de meilleures liaisons interurbaines et un accès pratique aux aéroports existants. Assma Jamal rappelle toutefois que discuter de l’aéroport n’empêche pas de s’intéresser aux autres besoins de la ville. Sa publication pose ainsi une question qui mérite une réponse documentée : quelle place Sherbrooke souhaite-t-elle donner à son aéroport, et quel service la région serait-elle réellement prête à utiliser et à financer?
Sources :
- Publication d’Assma Jamal et commentaires dans le groupe Facebook Communauté Sherbrooke & Estrie
- Aéroport de Sherbrooke — Présentation des installations et de l’emplacement. aeroportdesherbrooke.com
- Aéroport de Sherbrooke — Informations techniques et services douaniers. Aeroport de Sherbrooke
- Aéroport de Sherbrooke — Partenaires et services de vol. Aeroport de Sherbrooke
- Ville de Sherbrooke — Stratégie de développement annoncée le 4 octobre 2023. Ville de Sherbrooke
- Ville de Sherbrooke — Rapport de suivi du 14 avril 2026, notamment les paragraphes 68 et 111 sur le PUDIT. sherbrooke.ca
- Ville de Sherbrooke — Procès-verbal du 21 avril 2026, résolution C.M. 2026-1446-00 sur l’aide financière à la CDAS. sherbrooke.ca
- Transports Canada — Mandat de l’Administration canadienne de la sûreté du transport aérien. tc.canada.ca
- Transports Canada — Gestion du bruit des aéronefs

